Time on his hands

Le 29/06/2006

Où est le café ?

Je trouve vraiment remarquable que durant toutes les années où je l’ai connu, il n’a pas une fois élevé sa voix, de colère. Jamais. Je me souviens surtout de la façon si douce dont ses yeux plissaient dans les coins lorsqu’il souriait. Et il souriait souvent. Quand j’étais enfant, ma famille habitait un appartement au rez-de-chaussée de la grande maison à trois étages de mes grands-parents. Souvent je dormais sur le grand clic-clac, dans le bureau où il y avait l’armoire de mon grand-père – ses chemises et pantalons tous pendus sur leurs cintres bien organisés. Le matin, après sa douche, “Papy” arrivait pour le petit déjeuner “habillé” de ses sous-vêtements, un T-shirt blanc sans manche et des chaussettes noires montant juste en dessous de ses genoux. Par dessus, il avait sa robe de chambre ample et il portait des chaussures
noires à lacets, bien cirées. De temps en temps, il me permettait de les polir – un plaisir à cette
époque. Dès qu’il se mettait à table, pour le petit-déjeuner ou tout autre repas, il entonnait, avec son large sourire : “Où est le café ?” – son gentil rituel.

Lorsque nous avons déménagé pour avoir notre propre maison, il passait nous voir chaque jour apportant un pain de seigle juif. En dehors de la maison, il portait toujours un chapeau fédora marron. Ma mère l’aimait énormément, mon père aussi. Les dimanche après-midi étaient réservées pour le déjeuner avec Papy et les deux sœurs célibataires de Mamie - Dot et Theresa. Face à cette perspective, je grognais toujours, voulant jouer dehors. Après le repas, Papy s’installait dans sa chaise “lazyboy” trop grande, pour regarder le baseball. Son équipe adorée c’était les Red Sox. Je regardais un instant, puis je m’évadais à l’atelier du sous-sol où Papy faisait des réparations de vieux meubles. J’avais sa permission de me servir des outils, clous et peintures quand je voulais. Un jour, en explorant, j’ai fait une
découverte : des affiches de plusieurs femmes nues collées derrière les portes des étagères les plus
hautes. Est-ce que Papy savait qu’elles étaient là ?

De nombreuses années après son décès, après la mort de ma grand-mère Juliana, la vieille
maison fut vendue. C’était si silencieux. Je n’avais pas été dans l’atelier de Papy depuis des années et je fus surpris de le trouver toujours comme avant - intouché. Les outils pendaient exactement où il les avait placés... les femmes nues souriaient toujours derrière les portes des étagères. Après une hésitation, j’ai enlevé délicatement l’une des pin-ups sur son papier délabré, puis j’ai pris la grosse cisaille à tapis, que maintenant j’utilise dans mon propre atelier. Ceux sont des trésors d’une autre vie.

Bill Wolkoff était une personne admirable – il ne jugeait jamais – toujours de bon humeur. Pour gagner sa vie, il vendait des contrats d’assurance vie. Quand ses clients, pour la plupart pauvres, n’avaient pas de quoi payer leurs cotisations hebdomadaires, Bill les réglait de sa propre poche. Il était généreux, même trop.

Les vendredi soir Mamie et Papy nous invitaient souvent au restaurant chinois du coin. Pendant la commande de notre repas exotique chop-suey, Papy déclenchait une conversation animée avec le
serveur en chinois. Le serveur souriait toujours, ripostant dans son chinois rapide accompagné de gestes animés. Nous étions perplexes et fiers. Qu’est qu’il a dit ? nous nous demandions. Qu’est qu’il a dit ? Quelques années plus tard, j’ai compris que le chinois de Papy n’était qu’un charabia pour faire
semblant, tout en gaieté. Après nous avoir déposé devant chez nous, il nous saluait avec amour à travers la vitre de sa grande voiture qu’il appelait la machine. “On se voit à l’église”, disait- il.