Ricky The nasty side of Bob, 2005

Le 19/06/2007
« Bouillon de pomme de terre... la chronique d’une cuisine »

Il n’avait vendu que tout récemment le vieux break Rambler vert et blanc qu’il avait conduit de partout en Providence du Sud pendant tant d’années. Il pensait avoir 85 ans, mais c’était juste une supposition. C’était assez proche. C’était un solitaire, un petit homme calme avec un teint coloré et un sourire doux. En tant que colporteur, en quelque sorte, il avait travaillé dur, faisant du porte-à-porte dans les maisons à trois étages, à la recherche d’acheteurs. Le coffre de sa Rambler était bourré de vêtements de deuxième main, des shmatuhs et des petits appareils : un balai, une lampe, une horloge. Des articles de ménage, la plupart du temps à troquer contre des fruits et des légumes – peut-être quelques dollars. D’année en année, je ne sais comment, Zaida Louie était arrivé à gagner sa vie.

Mon chemin de la maison à l’école me menait devant la maison de Bubby et de Zaida, mes grands-parents paternels, où je m’étais souvent arrêté volontiers pour manger quelque chose. Du pain brun épais généreusement recouvert de vrai beurre. Un festin que je n’ai jamais eu chez moi. La cuisine était un concert d’arômes riches et exotiques. Bubby faisait les plus exquises tomates vertes aigres à l’aneth : le genre à vous faire grimacer et plisser les yeux. Elle faisait souvent un plat nommé gribuhniz, de la peau de poulet et des oignons frits dans la graisse de poulet – shmaltz. Zaida, avec son estomac en béton, n’en avait jamais trop – prenant une bouchée et puis mordant dans un oignon cru entier qu’il croquait comme si c’était une pomme.

Bubby Annie faisait le ménage et était bénévole à l’hôpital voisin. Assise dans la cuisine, à coté de la radio, elle écoutait de l’opéra tout en roulant des bandages. Avec ses traits doux et lisses, il émanait d’elle une dignité tranquille, ses yeux semblant glacés à cause d’une lente cécité, devenue totale. Elle souriait souvent et ne se plaignait jamais. Elle avait les mains toujours chaudes et affectueuses. Louie et elle parlaient avec un très fort accent, une sorte de bouillon de pomme de terre yiddish et anglais, résultant de leur enfance dans la mère patrie et d’une longue vie ici. Il ne se passait pas une visite sans qu’elle ne sorte un dollar de sa bourse usée, m’incitant à aller chercher un soda. "Mais un soda ne coûte que dix cents, Bubby," murmurerais-je. Elle me faisait taire et fermait mon poing autour de son cadeau.

Zaida ne disait jamais grand-chose - sauf quand il regardait les feuilletons à la télévision. Quand l’intrigue se compliquait, il pointait son doigt de façon dédaigneuse, « Quel mumzuh celui-là ! » C’était la seule occasion où je l’avais vu s’exciter. Quand il pensait que Bubby ne pouvait pas nous entendre, il me glissait quelques pièces en me demandant d’aller lui chercher un milk-shake. Chez Royal, il y avait toujours un distributeur de soda. Ce petit magasin du coin était une mine de trésors : bonbons, bandes dessinées, balles en caoutchouc et les bubble-gums roses avec leur carte de joueurs de baseball. Dans la cuisine cachère de Bubby Annie, les milk-shakes achetés dans la rue étaient interdits, alors qu’ils étaient l’un des fréquents péchés mignons, non-cachers, de Louie ! Habituellement, le bon Dieu le lui permettait, en fermant les yeux. Bubby le savait toujours, bien qu’elle ne puisse voir...
Vers la fin de leur vie, Bubby et Zaida avaient déjà donné aux autres le peu d’argent qu’ils avaient réussi à mettre de côté. Ils sont morts tous les deux à six mois d’intervalle. La dernière fois que j’ai vu Louie, il était allongé paisiblement dans un lit d’hôpital. En plissant les yeux, il était arrivé à me faire un petit sourire, de son air rusé de toujours. C’était comme si les milk-shakes illicites étaient un secret que seuls lui et moi avions gardé. Je me suis demandé s’il allait en demander, mais non. « Vas voir ta Bubby.» dit-il, avec le peu de voix qui lui restait, « Je pense qu’elle est dans la cuisine. » Et puis, il nous a quitté.