Ricky La Reine des Cœurs

Le 17/06/2008

La Reine des Cœurs

« Rien n’est juste et rien n’est gratuit. » Un des fondements de base qui ont régi sa vie et, plus tard,  la mienne aussi … Elle l’a souvent dit, comme si chaque fois était la première déclaration de quelque vérité importante qu’il fallait rappeler. J’ai souvent pensé : « Comment peut-on avoir autant d’histoires à raconter ? ». Elle était
généreuse en les racontant, rien à voir avec le silence cher à la religion quaker dans laquelle elle avait grandi. Elevée avec ses frères dans une plantation de pommiers en Nouvelle Angleterre, elle savait faire des ricochets et conduire un tracteur. Elle était loin d’être la débutante que sa mère imaginait. Le sexe n’avait pas de frontières, pas de limites. Il n’y avait rien qu’elle ne pût faire.
La liste, usée et déchirée, collée sur le réfrigérateur, guidait son activité quotidienne et était la mesure par laquelle elle jugeait si le Plan-A pourrait facilement se transformer en Plan-B. Les tâches accomplies étaient rayées sans cérémonie et les marques de crayon s’ajoutaient, comme de mauvaises herbes non traitées. La liste avait sa propre vie. Comme la sonnerie d’un téléphone, son seul mantra était la « chanson de l’utilité ».
Lorsqu’elle a postulé pour son premier emploi, elle a noté brièvement les informations principales et s’est
enthousiasmée dans la rubrique « divers » : Je peux traire une vache, changer un pneu crevé et chanter « I’m forever blowing bubbles »  en Latin ! Elle a été embauchée. Après 25 ans de vie en banlieue, elle a déclaré, sans fanfare, que les prochains 25 ans lui appartenaient. C’était aussi simple que ça. Elle a fait ses valises et mis le cap sur Amherst, une petite ville universitaire de la Nouvelle Angleterre où elle a acheté une vielle maison victorienne et a commencé sa nouvelle vie. À 55 ans, elle avait beaucoup vu, fait beaucoup de choses et savait plus ou moins tout ce qui fallait savoir – du moins, c’est ce qui nous a semblé. Elle a été extrêmement habile, très compétente, et a toujours fait ce qu’elle a dit. Toujours. Pour nous, Penrose était « notre mère à nous tous ». Sa présence a été souvent plus grande que la vie, lorsqu’elle nous a enseigné à ne pas ouvrir des bidons de peinture avec des ciseaux et puis la meilleure manière de faire la compote de pommes. Plus tolérante que gentille, elle nous a encouragé et a réussi à tirer le meilleur de nous-mêmes, essentiellement par son bon exemple.
A genoux sur le plancher de la boutique d’artisanat, armé de colle, de clous et de nouvelles semelles en
caoutchouc, j’ai levé mon regard et vu une grosse femme aux cheveux blancs, les lunettes complètement rayées mais les yeux scintillants et les joues roses. Ses mains étaient plantées fermement sur ses hanches dans une pose provocante, un peu comme la statue de David. Nous nous sommes rencontrés dans la boutique d’artisanat où les jeunes du campus se sont réunis, pour faire des ceintures en cuir, des bracelets argentés et des mitaines. « Penny » y a été le « grand chef », le dirigeant bienveillant et la reine de la cité de l’artisanat. Presque
dominatrice mais résolument auguste, comme Saraswati, la déesse hindoue de la sagesse, il émanait du fond de son âme, un regard de totale compréhension. Elle voyait clairement que je n’avais aucune idée de quoi faire de mes bottes de randonnée, vieilles et très usées, bien que j’aie agi comme si je le savais, j’en suis sûr. Ce qui l’a attirée c’était probablement la témérité de cette tentative de réparation de mes bottes pour mon voyage d’hiver sous la tente avec Danny. C’était le genre de chose qu’elle aurait fait, je suppose, aussi elle a semblé amusée par l’effort. « Qu’est-ce que vous faites là ? », a-t-elle dit. Puis elle a tranquillement soulevé un sourcil et m’a suggéré de revenir pour lui dire comment le voyage s’était passé. Une semaine s’est passée sans que je me montre. Elle s’est inquiétée – elle me l’a dit des années après - convaincue que mes nouvelles semelles avaient dû se détacher de mes bottes alors que je me trouvais perché dangereusement sur une falaise, dans les nuages. Ou pire... Quand je suis enfin revenu, elle fut manifestement ravie, un scintillement de soulagement dans l’oeil. Elle m’a invité chez elle pour le thé, un rituel que nous partagerions dorénavant durant de longues années.
Peu après, en ville, elle m’a pris dans sa voiture alors que je faisais du stop pour aller rendre visite à ma famille en Providence. Elle s’est arrêtée dans sa Mustang cabriolet rouge et m’a dit de monter. Elle était peut être sortie juste pour acheter un quart de lait, mais trois heures plus tard elle m’a déposé sur la route 95, à quelques pas de mon domicile, sur la 6ème rue ! En disant au revoir à la personne qui aurait finalement l’influence morale la plus profonde sur ma vie, j’ai épaulé mon sac à dos et je lui ai dit, « Je ferais n’importe quoi pour vous – il suffit que vous me le demandiez ». Elle m’a dit, en riant,  « OK, j’y réfléchirai ». Puis, sans faire d’histoires, elle a fait
demi-tour pour rentrer chez elle. Durant les 35 ans qui ont précédé son récent décès, elle me rappellera, de temps en temps, cette promesse, librement donnée.
Comme Superman, l’homme d’acier et le héros de ma jeunesse, Penrose est devenue pour toujours l’héroïne de ma vie. Elle est, et restera toujours, la gardienne de la raison - la voix que je cherche et écoute quand les
grandes questions pèsent lourd et que les réponses sont loin d’être claires. La reine des cœurs : une source
éternelle de la plus éclatante des lumières.